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La Gazette Paroles en Scène

Jeunesse d'Oscar Wilde

21/12/2013 01:32:00
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Oscar Wilde, L’importance d’être sérieux
Traduction Jean-Marie Besset, mise en scène Gilbert Désveaux

Avec : Claude Aufaure, Mathieu Bisson, Mathilde Bisson, Matthieu Brion, Arnaud Denis, Clémentine Baert, Margaret Zenou
Vu au Cdbm le 6 décembre 2013


The Importance of being Earnest, créé en 1895 sous l’étiquette de « comédie légère », est la comédie la plus célèbre d’Oscar Wilde, un triomphe à la scène devenu un classique du théâtre anglophone.
Légère, la comédie d’Oscar Wilde l’est à plus d’un titre et dans les meilleurs sens du terme. Parce que l’intrigue met aux prises des jeunes gens dont les cœurs et les sens s’éveillent ; parce que ce vaudeville est mené sur un rythme enlevé, au gré de péripéties joyeusement invraisemblables ; parce que le dialogue regorge de bons mots et de traits d’esprit ; parce que tout, enfin, se joue dans cette pièce sur le ton du détachement, de la dérision et de l’insouciance.

Deux jeunes gens qui s’inventent des parents ou amis afin de se soustraire à leurs obligations sociales et familiales ; deux jeunes filles qui rêvent d’épouser un homme s’appelant « Ernest » (ou Constant, selon les traductions,
« earnest »  signifiant en anglais « sérieux ») ; un bébé oublié dans un sac de voyage à la gare de Londres ; une gouvernante qui écrit des romans sentimentaux à la manière de Richardson... On l’aura compris, l’intrigue de L’importance d’être sérieux est à prendre... comme un jeu.

Un jeu auquel le dramaturge convie le public, invité à s’amuser des clins d’œil et ressorts convenus de la pièce, et à partager avec lui le plaisir du bon mot. Car Wilde excelle à ce jeu délicat de l’humour au théâtre. Comme tous les vaudevillistes, il émaille son texte de ces formules qui feront leur effet à coup sûr et gagneront les faveurs du public. Mais le bon mot n’est pas chez lui qu’un ornement de style ou une facilité. Son omniprésence est également significative, et révèle une curieuse disposition d’esprit qui affecte tous les personnages : le goût du paradoxe. Algernon s’indigne du nombre de femmes qui flirtent avec leur maris, Cecily trouve les romans à fin heureuse « terriblement déprimants », Jack voit comme «un coup terrible pour un homme, de découvrir soudain que toute sa vie, il n’a rien dit d’autre que la vérité». Au-delà des quelques traits de caractère qui leur confèrent une vague psychologie, tous les personnages de L’Importance se retrouvent dans cette coquetterie du paradoxe, et font de son expression péremptoire un véritable tic de langage. Tous d’ailleurs usent et abusent de sentences très personnelles qu’ils assènent avec une belle conviction. Chacun a ainsi des vues très précises sur le mariage, les sandwichs au concombre ou l’éducation, et ne manque pas d’en faire profiter les autres...

Cette saturation du texte par l’aphorisme péremptoire, jointe à l’intensité d’un dialogue où les personnages croisent le fer avec virtuosité, donne à la pièce son incroyable énergie. Une énergie que la traduction de Jean-Marie Besset restitue fort bien. Toute traduction est un choix, et sacrifie d’un côté pour magnifier de l’autre. Disons-le, le texte de Jean-Marie Besset peut perdre en élégance ce qu’il gagne en énergie, et l’actualisation des jurons a parfois des airs d’anachronismes – qui dissonnent avec les costumes d’époque de la mise en scène. On se surprend donc, de temps à autre, à regretter l’élégance toute mondaine des traductions antérieures... Et pourtant, on se laisse surprendre, et entraîner par cette écriture qui restitue l’essentiel du texte dramatique : l’énergie, le rythme, la cadence, les inflexions qui font qu’un texte « passe la rampe ». Cela, Jean-Marie Besset le fait en maître, et il fournit aux acteurs une belle partition pour exprimer la jeunesse de la comédie de Wilde.

Une partition dont Gilbert Désveaux et ses comédiens s’emparent avec engagement et sincérité. On peut s’étonner de voir le rideau se lever sur un décor très conventionnel ; et d’y voir évoluer des comédiens en costumes d’époque, avec dentelles, pied-de-poule et corsets comme s’ils sortaient des pages de La Petite Illustration. Ce parti pris très « boulevard » prend le contrepied d’une tendance qui sévit depuis de longues années déjà, et qui voudrait que toute mise en scène digne de ce nom sacrifie le costume à un modernisme de convention, où tout le monde évolue en t-shirt et complet noir. Il n’est donc pas désagréable qu’un metteur en scène se souvienne que le costume fait partie du théâtre, et en tire quelques effets. La matérialité du costume contribue à donner une épaisseur au cadre de la fiction, à faire exister le monde dans lequel évoluent les personnages. Gilbert Désveaux se sert fort bien de cette épaisseur, et fait du costume à la fois un élément pictural, et un catalyseur d’énergie. Engoncés dans leurs costumes trois pièces ou leurs robes à froufrous signés Alain Blanchot, les personnages collent au carcan – Lady Bracknell –, s’en accomodent avec élégance et mesure – Jack et Gwendolen – ou le font littéralement éclater : Algernon avec son élégance dandy, toute en matières soyeuses, et la fougueuse Cecily, au style décoiffé et au jupon virevoltant.
Pour le reste, la mise en scène est assez simple, car elle fait confiance au texte. Les comédiens jouent, au plein sens du terme. Sans poser de parti pris, sans aller « contre le texte » pour le faire entendre différemment, mais avec fougue et, toujours au bon moment, des soulignements et des effets de décalage réjouissants. Jeu convenu, ficelles de métier ? Bien sûr, mais c’est ainsi qu’est écrit un vaudeville ou une pièce de boulevard. Il y a quelque chose de l’ordre du pacte entre l’auteur et les spectateurs dans ce type de pièce. Comme une connivence attendue, dont les comédiens seront les vecteurs. Noble rôle qu’il faut avoir l’humilité d’endosser, mais aussi le talent : tous en font ici la démonstration, au service d’une pièce qui est un bel hommage au théâtre, à ses lieux communs et à son immense pouvoir : faire éprouver au spectateur le bonheur de la complicité.

Publié par Véronique Sternberg •   Ajouter un commentaire  0 commentaires





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