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La Gazette Paroles en Scène

L'essence du théâtre

18/11/2013 15:06:21
Vign_Ionesco_suite_all
Vu au Théâtre des Abbesses, le 17 octobre 2013
Ionesco, suite, textes extraits de
Jacques ou la Soumission, La Cantatrice chauve,
Délire a deux, La Leçon
Mise en Scène Emmanuel Demarcy-Mota


Des personnages aux allures de pantins grimaçants, cocasses ou inquiétants, nul n'en sait rien encore quand ils apparaissent dans la lumière crue du plateau. Les spectateurs, installés sur trois des côtés de l'aire de jeu, sont au plus près de cet univers étrangement humain, curieusement proche et distant à la fois. La contemplation de ces personnages aux prises avec leurs pensées, leurs émotions, leurs croyances, leur implication à la fois intense et dérisoire dans des situations absurdes, se révèlera une expérience théâtrale des plus rares.

Emmanuel Demarcy-Mota est fasciné par Ionesco, et il a pris toute la mesure de son théâtre. Loin de réduire l’œuvre au pittoresque de ses incongruités, il va fouiller au coeur de ce qu’elle dit et de ce qu’elle met en question. Car le théâtre de Ionesco interroge le théâtre. Est-ce au minimum un texte ? une intrigue ? des personnages identifiables ? Peut-être rien de tout cela, répond le dramaturge. Et il démontre que l'on peut intéresser le spectateur à des histoires sans queue ni tête, animées par des personnages sans identité ni caractère stable. En mettant à nu les ressorts de la représentation, Ionesco nous révèle que ce qui nous intéresse au théâtre, c'est la reproduction de l'énergie, des tensions qui font que nous sommes vivants. Pourquoi, comment, avec ou contre qui sommes-nous tristes, heureux ou en colère ? Peu importe. A cet instant, nous sommes heureux ou en colère. C'est ce que vivent ses personnages ; et c'est ce que nous reconnaissons comme une évidence dans la vérité de la représentation.

Encore faut-il donner à ce «théâtre de l’essentiel» toute la force qu’il mérite : c’est ce que font Emmanuel Demarcy-Mota et ses comédiens : Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Sandra Faure, Stéphane Krähenbühl, Olivier Le Borgne, Gérald Maillet. A chaque changement de pièce, c'est la même gageure dont ils triomphent : faire exister en quelques instants un personnage qui n'a ni véritable identité, ni caractère définissable, ni intention lisible. Et l'on comprend alors ce que veut dire "incarner" un personnage. Les comédiens donnent vie, non à des silhouettes soigneusement dessinées, mais à des êtres portés par une énergie, une émotion qui les habite tout entiers. Alors, la présence de ces êtres fantomatiques est soudain d'une telle intensité, d'une telle évidence, qu'ils en deviennent les êtres les plus vrais que l'on ait pu voir sur une scène. Sublime paradoxe.

Indescriptible, férocement drôle et étrangement émouvant, ce Ionesco, suite est une magistrale démonstration d'intelligence et de sens de la dramaturgie ; une démonstration qui, de surcroît, ne se pose pas comme telle, ne se constitue pas en but de la représentation. Le but, c'est le partage avec le public de cette révélation qu'est l’œuvre de Ionesco. Partage réussi : le public, debout, profondément ému, se sert à son tour de ce dispositif scénique dans lequel il est si proche des comédiens, pour faire un triomphe à ceux qui lui ont fait vivre le théâtre.
Publié par Véronique Sternberg •   Ajouter un commentaire  0 commentaires





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