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La Gazette Paroles en Scène

Les Brigands ou la virtuosité comique...

04/10/2013 09:42:01
Vu au Centre des Bords de Marne, Le Perreux, le 3 octobre 2013
Croquefer et Tulipatan
, deux opéras bouffe d'Offenbach, par la compagnie Les Brigands


Hugo en avait fait un programme esthétique, les Brigands s'en jouent avec une stupéfiante facilité : allier "le grotesque au sublime" est décidément pour eux une performance ordinaire, renouvelée encore une fois avec deux opéras bouffe d'Offenbach réunis en un savoureux contrepoint : Croquefer ou le dernier des paladins (1857, sur un livret d'Adolphe Jaime et Etienne Tréfeu) et L'Ile de Tulipatan (1868, sur un livret d'Alfred Duru et Henri Chivot).

Aux doux noms de ces personnages d'opérette (Ramasse-ta-tête, Mousse à Mort, Cacatois XXII...), on s'attend bien sûr à quelque fantaisie. Et l'on pourrait même croire, connaissant le travail des Brigands, que l'on sait à quoi s'attendre. Erreur : une fois encore, le spectateur le plus averti aura l'immense plaisir de se laisser surprendre.

Par la beauté de la musique et de son interprétation, d'abord. Les neuf musiciens et cinq chanteurs dirigés par Christophe Grapperon servent la musique d'Offenbach avec l'énergie qui convient à son écriture, mais aussi avec une finesse et une virtuosité qui offrent de purs moments de lyrisme. Il y a bien sûr des passages de haute fantaisie musicale dans ces pièces, et les Brigands ne se privent pas de nous en régaler ; mais ils ne tombent pas dans le travers d'une dérision systématique.

Tout d'ailleurs, dans la mise en scène, est soigné et intelligent : la scénographie, simple, efficace, jamais gratuite, avec ce grand miroir qui magnifie la dimension carnavalesque des personnages, et permet des jeux de reflets savoureux ; les costumes, qui accentuent la grimace comique tout en donnant une forme d'épaisseur à ce monde loufoque, et qui allient, eux aussi, le grotesque de leurs extravagances et une forme d'esthétisme.

Et la maîtrise de cet équilibre ne se dément pas : en deux heures de représentation endiablée, c'est toute la fantaisie de l'opéra-bouffe que fait revivre la talentueuse troupe de Loïc Boissier ; une esthétique beaucoup plus complexe et subtile qu'on ne pourrait le croire, qui puise aux sources de l'art lyrique et du théâtre de Foire avec une brillante désinvolture. Ce théâtre populaire, qui se jouait au XVIIIe siècle lors des foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent, connaissait un immense succès et faisait une concurrence dangereuse aux troupes officielles (la Comédie-Française, la Comédie-Italienne et l'Académie royale de Musique), qui ne cessèrent de les combattre. C'est ainsi qu'il fut successivement interdit aux comédiens de la Foire : de jouer des dialogues – ils présentèrent des monologues ; de jouer des spectacles parlés – ils se mirent à chanter ; de chanter — ils jouèrent avec des écriteaux...

Libre et souvent satirique, ce théâtre a la saveur iconoclaste des formes non officielles, et entretient avec son public une complicité toute particulière. D'abord, parce qu'il ne manque jamais de faire des allusions à l'actualité sociale et politique de son temps, gagnant les faveurs du public à la manière des chansonniers. Ensuite, parce qu'il le sollicite : les comédiens demandent volontiers au public de chanter avec eux, reprenant des airs connus avec des paroles iconoclastes ; et jouent constamment de cette proximité que permet le contexte festif de la foire et la forme très libre des pièces présentées.

C'est tout cela que l'on retrouve dans les livrets des deux pièces d'Offenbach, et que sert avec jubilation la mise en scène de Jean-Philippe Salério et l'interprétation des comédiens-chanteurs. Constamment, le public est sollicité, invité à entrer dans une relation de connivence avec les comédiens, qui brisent avec bonheur le fameux "quatrième mur", invisible séparation entre la salle, espace du monde réel, et la scène, espace de la fiction. Dans l'art de forcer le trait, de jouer avec la rampe et les musiciens dans la fosse, dans les clins d'oeil réels ou indirects qu'ils leur adressent, les Brigands tiennent ce "méta-discours" invisible qui fait toute la saveur des oeuvres au second degré : "tout ceci n'est qu'un jeu".

Mais quel jeu ! Le public ne s'y trompe pas, qui fait un triomphe aux musiciens et aux interprètes (Flannan Obé, Emmanuelle Goizé, Lara Neumann, Olivier Hernandez, LoIc Boissier) qui ne lui ont pas seulement montré un spectacle, mais qui le lui ont offert. Et il est de ces applaudissements dont la chaleur est singulière, et qui veulent dire : "merci".


P.S. Les Brigands sont actuellement en résidence au Cdbm, où ils donneront le 21 janvier leur prochaine création : La Grande Duchesse d'Offenbach. A ne pas manquer !


Publié par Véronique Sternberg •   Ajouter un commentaire  0 commentaires





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