Page d'accueilPlan du siteContactsAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
La Gazette Paroles en Scène

Shakespeare à l'état pur

10/03/2014 14:19:40
Vign_2_Roi_Lear∏Bellamy_all

Roi Lear 4/87

 

D’après Shakespeare, Le Roi Lear, mise en scène Antoine Caubet

Avec Antoine Caubet, Cécile Cholet, Christine Guênon, Olivier Horeau

Vu au Cdbm, 13 février 2014

 

 

C’est une des pièces les plus sombres de Shakespeare, de celles où le crépuscule n’est jamais éclairé par une lueur d’espoir. À la cour du vieux roi, le pouvoir est aveugle, les consciences vacillent jusqu’à la folie, les relations sont biaisées et les cœurs corrompus. De cette pièce qui parle de pouvoir, de guerre et d’errance, on peut faire une mise en scène épique, une fresque à la mesure de la folie du roi, du malheur des justes et de l’éclatement du royaume. Le parti pris d’Antoine Caubet sera tout autre. Son Roi Lear 4/87 (4 acteurs, 87 minutes) possède ce formidable intérêt d’être à la fois une véritable proposition théâtrale, et une lecture simplement lumineuse de la pièce.

 

Tout commence par une drôle d’entrée. Ce sont les comédiens qui accueillent le public, et l’aident à se placer dans un dispositif scénique inhabituel : des gradins entourant par quatre côtés un modeste plateau, éclairé par une lumière crue. Dans ce contexte dépouillé, Antoine Caubet explique aux spectateurs comment jouer à quatre une pièce qui comporte vingt-deux personnages : en changeant constamment de rôle, et en mettant à contribution le public lorsque l’arithmétique de la distribution l’impose. « Et à part ça... il ne devrait rien vous arriver de pire », conclut le comédien-metteur en scène, avant d’enchaîner sur les premiers mots de Lear. C’est ainsi que se déroulera la pièce, par une succession de glissements, d’un personnage à l’autre, d’un espace, d’une situation à l’autre ; le tout sans transition, sans indications autres que de brèves ruptures et des sorties de plateau.

 

Et pourtant... on suit, on se laisse prendre à l’intense vérité des situations et des personnages, tous magnifiquement incarnés. Parfois, bien sûr, on se demande qui parle – le temps de repérer un indice qui nous permettra de remettre un nom sur une voix. Mais dans le fond, est-ce si important ? Que nous dit la tragédie de Shakespeare : que le vieux roi est fou, que ses filles sont indignes et que Gloucester a tort de faire confiance à son mauvais fils ? Non. Ou plutôt, elle nous dit plus que cela. La tragédie nous rappelle que l’homme est, par essence, aveugle, faible et concupiscent. Et lorsque l’on s’attache aux tourments et aux efforts dérisoires d’un personnage pour conjurer son destin, qu’importe finalement qui il est : il est homme, à la fois pathétique et sublime, fautif et pardonnable. L’effacement des identités est donc loin d’être une coquetterie de mise en scène : il a ce singulier pouvoir de faire entendre la dimension philosophique et spirituelle du texte. Car La tragédie du Roi Lear est traversée par ces questions qui hantent toute la pensée de l’âge baroque : la misère de l’homme sans Dieu, les pouvoirs du mensonge et de l’illusion, la conscience que notre vie n’est qu’un théâtre d’ombres, parfois peut-être, un songe ; mais toujours, une vanité.

 

Cette mise en scène qui bannit les ressorts visuels du théâtre a aussi l’étonnant pouvoir de  nous faire entendre la composition de la pièce de Shakespeare. En effet, l’absence de costumes identifiants nous empêche d’enfermer le personnage dans une image.  Nous voilà donc concentrés sur sa voix... et surpris de constater qu’elle est parfois bien proche de celle d’un autre. Quand le fou parle, il est plus sage que son roi ; quand le roi s’égare, on dirait son fou ; quand Edgar singe la folie, c’est à s’y méprendre ; et le chemin du raisonnable Gloucester est étrangement parallèle à celui de Lear, lui qui est aussi aveugle sur la vertu de ses enfants que le vieux roi fou... Les voix et les destins s’entremêlent jusqu’à se confondre, comme pour nous interdire une explication trop simple des choses, une démarcation trop nette entre la raison et la folie, la vérité et l’illusion. C’est à cette incertitude fondamentale que revient la mise en scène d’Antoine Caubet ; à cette riche ambivalence de la pensée baroque, qui n’énonce pas de vérités, mais questionne inlassablement le monde et les hommes.

 

Ce questionnement, c’est le dispositif scénique qui le porte. D’abord parce qu’il inclut le spectateur dans l’espace de la fiction. Exposé en pleine lumière comme les acteurs, le public ne peut s’extraire de l’espace où se joue la tragédie. Ce monde de Lear qui ne dit pas où il commence et où il finit, c’est aussi le nôtre : c’est ce « théâtre du Monde » sur lequel nous jouons tous imparfaitement notre rôle. Et ce que nous voyons, c’est ce que nous autorise à voir l’angle de vue qui est le nôtre, en fonction de notre position dans le quadrilatère du dispositif : ce n’est donc pas exactement la même chose que ce qu’a vu un autre spectateur, placé en face ou de côté. Sans renouer explicitement avec ce topos de la pensée baroque, qui appartient à la morale théologique ; sans entrer dans une démarche « historicisante », Antoine Caubet et ses comédiens nous offrent cette expérience rare de vivre le spectacle comme des contemporains de Shakespeare : non pas en regardant, de loin, à l’abri d’une pénombre protectrice et d’une pleine compréhension de l’histoire ; mais en accompagnant pour un temps les pas de Lear et de ses compagnons. La dimension épique de la pièce, que l’on aurait pu croire sacrifiée dans cette mise en scène épurée, est là : dans ce cheminement qui, à travers quelques personnages, prend une dimension collective et universelle.

 

Et si le public, déstabilisé mais séduit, se laisse entraîner dans cette histoire, c’est aussi parce que la proposition est magnifiquement portée. Le jeu des comédiens, intense, parfois virtuose, préserve toujours une belle simplicité, fait entendre la profondeur et la poésie du texte, dans la très belle traduction de Jean-Michel Déprats. Le travail sur le rythme y est également remarquable : dans cette pièce du doute de l’errance, on ne s’arrête pas à un effet, à une tirade magistrale ou à une «scène à faire», on laisse aller le cours inexorable de la tragédie. Bien que bâtie sur une réflexion, une conception de la pièce de Shakespeare et du théâtre, cette adaptation du Roi Lear ne sacrifie jamais l’esthétique à l’idée, et a cette élégance de ne jamais oublier le public. Rarement un spectateur qui n’a pas tout compris pourra se dire aussi légitimement compétent, lui qui, en cheminant au côtés de quatre comédiens-caméléons, aura éprouvé au plus près des personnages les émotions de la tragédie.


Publié par Véronique Sternberg •   Ajouter un commentaire  0 commentaires





© Paroles en Scène 2012